La musique et les jeux vidéo de sport

 

Nous avons demandé à Gérald Mercey, passionné de jeux vidéo, ancien rédacteur en chef du magazine papier RPG Mag et animateur depuis de nombreuses années de l’émission Campus Midi Multimédia sur Radio Dijon Campus, de nous livrer sa vision des rapports entretenus par le sport et la musique dans l’univers des jeux vidéo.

S’il est un procès que l’on ne fait plus depuis bien longtemps, c’est celui de la musique dans les jeux vidéo. Plus qu’importante, elle est vitale pour certains genres : elle pose l’ambiance dans les jeux d’horreur, elle souligne la nervosité de l’action dans les shoot’em up, elle sublime l’action lors des combats de n’importe quel jeu d’action/aventure. Mais quid de sa pertinence dans les jeux de sport et de sa capacité à vous faire aimer ou détester le curling ?

Ça va couper, chérie

J’ai un aveu à vous faire : je coupe systématiquement la musique dans les jeux de sport, qu’il s’agisse de football, de golf ou de bagnoles rutilantes aux nombreux polygones chromés. Pourquoi ? Eh bien parce qu’elle me sort totalement de l’action. Soyons très honnêtes, la musique ignoble que l’on nous inflige lors des arrêts de jeu dans les réelles compétitions (à ce propos, je pense que les programmateurs des matchs de basket sont sourds… ou sadiques) n’est pas à proprement parler ce que l’on retient à la fin des rencontres. Il est donc logique que l’on fasse dans notre salon ce que l’on ne peut pas faire dans la réalité : couper tout ça pour se focaliser sur l’action.

D’ailleurs, cette action est souvent bien plus marquée dans les jeux de sport que dans les autres, tant l’attention du joueur est totalement absorbée par ce qu’il se passe à l’écran. Et quoi de plus insupportable que d’entendre Beyoncé nous scander des « hop hop hop » alors que l’on se concentre sur un corner de dernière minute ? Qui a envie d’entendre une chanson de rap US quand il conduit un V8 qui ronronne comme un tigre sous amphétamines ? 

Elevator Action meets Just Dance

Le problème de la musique dans les jeux de sport vient du fait qu’elle n’est bien souvent que de deux types. Soit elle est créée de toutes pièces pour le jeu et elle est digne d’une musique d’ascenseur de mauvaise qualité – c’est le cas de nombreux jeux de golf –, soit elle reprend les hits du moment et n’a strictement aucun rapport avec ce qu’il se passe à l’écran. Tout dépend du niveau de solvabilité de l’éditeur et du budget alloué. Et encore, même avec un portefeuille bien rempli, on a eu droit à une bande-son de FIFA19 remplie d’artistes quasiment inconnus du grand public (du moins en Europe), c’est dire si la pertinence est faible1.

Très souvent résumée à des beats basiques et à des lignes de chant dont la profondeur ne nous frappe pas vraiment lors d’un lancer-franc, la musique des jeux vidéo de sport est le parent pauvre de ce médium pourtant si riche en teneur artistique.

Réalisme VS Fun

Mais le sport dans les jeux vidéo ne se résume pas à FIFA, NHL et Forza Motorsport, des jeux qui ont l’air plus réalistes et meilleur marché que votre abonnement à BeIN Sports. D’autres sont bien plus « dingues », comme Mario KartMario Tennis, Punch-Out ou le prochain Team Sonic Racing2. Et qui dit « folie », dit « environnement un peu dingo pour aller avec ». On oublie les chanteurs à la mode et on balance des sons complètement barrés qui, cette fois-ci, collent parfaitement à l’ambiance du jeu. Car le sport dans les jeux vidéo, ça peut aussi très bien être du Street Fighter, et pas de l’UFC sur PS4. Et croyez-moi, le thème de Chun-Li de Street Fighter 2 est bien plus mémorable que n’importe quelle track de l’OST de WWE2K19, même si celle-ci regroupe des monstres comme Metallica, Eminem et Slipknot. Pourquoi ? Parce que c’est un jeu de catch, et que quand on joue au catch… on n’écoute pas la musique3. Par contre, une boucle de trente secondes qui passe deux-mille trois-cent cinquante-quatre fois de suite, ça se grave pour l’éternité dans votre subconscient.

Surfing with the Alien

Et puis on a parfois droit à des ovnis ludiques boostés aux BPM, comme Def Jam Vendetta (2003)4. Dans ce jeu, les artistes du label Def Jam se tartinaient les joues de gelée de poings, sur les sons de leurs propres albums. Alors OK, c’était de l’auto-promo assumée, mais au moins on avait un jeu de baston de rue avec des musiques qui soulignaient parfaitement ce qu’il se passait à l’écran. Et puis il y a le cas des artistes qui s’immiscent dans les jeux vidéo de sport. Mickael Jackson a par exemple été incorporé au roaster de Ready 2 Rumble sur Dreamcast (un jeu de boxe) ou Space Channel 5 (un jeu de danse, toujours sur Dreamcast).

Il ne faut pas oublier dans tout ça les jeux de sport « pour le joueur », comme Just Dance, dans lesquels vous allez être responsable du côté sportif tout en suivant la chorégraphie d’un titre connu. Bon, il faut assimiler le fait qu’il s’agisse encore de sport quand on rate quatre-vingt-dix pourcent des mouvements, mais si pour vous « marcher deux kilomètres » signifie « faire du sport », nous pouvons largement inscrire ces jeux dans notre liste.

Fais péter la playlist, Maurice !

Il faut bien l’avouer, la musique que l’on préfère est bien souvent celle que l’on choisit. Et depuis quelques années maintenant (depuis la première Xbox et son disque dur salvateur), les consoles permettent d’utiliser sa propre musique dans certains jeux… et spécifiquement les jeux de sport. Et croyez-moi, quand je mets du Dimmu Borgir sur Burnout Paradise, l’effet est des plus efficaces. Les jeux plus classiques de foot ou de basket permettent également très souvent de ne plus subir la programmation originale étouffante des développeurs et font redécouvrir aux joueurs le plaisir d’évoluer en musique grâce à ce système d’auberge espagnole du son. Cela peut paraître très égoïste et pas du tout respectueux du travail original, mais croyez-moi, les droits musicaux ne sont pas gérés par les modeleurs 3D ou par les gens qui gèrent les collisions des joueurs. N’ayez même pas l’ombre d’un scrupule à vous en battre royalement la rouflaquette gauche.

Alors, pour qu’une musique de jeu vidéo de sport soit bonne, doit-elle forcément être choisie par vos soins ? C’est très relatif. Il est franchement sympathique, au détour d’une playlist imposée, de découvrir un artiste totalement obscur qui va par la suite vous passionner. J’ai tellement écouté Seryoga après mes runs motorisés de GTA IV que je ne peux pas mentir là-dessus. Il est absolument certain que cela ne serait pas arrivé avec ma playlist de brutal death metal, que je connais de A à Z. Alors pourquoi ne pas faire les deux ? Certains jeux permettent de mixer sa propre musique à celle disponible dans le jeu… et c’est probablement la meilleure solution. Quand une piste de folie passe, elle réveille votre intérêt… que vous la connaissiez ou non. On garde ainsi la joie de la découverte et le bonheur de tomber sur une track qui vous rappelle vos vacances avec vos potes à Maubeuge (et je tiens à vous dire que je doute franchement de votre capacité à vous amuser).

Dans tous les cas, une playlist de folie avec douze mille artistes certifiés platine dans les charts d’Apple n’est pas un gage de qualité de jeu, et c’est là tout le problème. Dites-vous que chaque millier de dollars balancé dans la poche de Lars Ulrich n’est pas utilisé pour améliorer les qualités du jeu. En aucune mesure une playlist qui vous semble issue d’une compilation dance des années quatre-vingt-dix ne doit vous empêcher de tester un jeu de sport. Ou alors vous n’allez jamais vous faire plaisir sur un jeu de golf. Et croyez-moi, c’est beaucoup plus fun qu’il n’y paraît. Si, si, je vous le jure. Mais, puisque je vous dis que si. Bah, laissez tomber.

T’as même plus le droit de t’amuser

La tristesse ultime, c’est tout de même que quand on utilise des musiques non originales, eh bien elles sont soumises au droit classique… et elles ont donc une date d’expiration. Certains jeux se trouvèrent ainsi fort dépourvus quand la bise fut venue, comme Crazy Taxi et sa bande-son à base de (non, pas de popopop) chansons de The Offspring et Bad Religion6. Lors de la réédition du titre sur les plateformes dématérialisées, les titres ont dû être remplacés par d’autres, bien moins amusantes, faute de droits valables7. Bon, OK, Crazy Taxi n’est pas l’exemple idéal du jeu vidéo de sport, mais vous avez compris l’idée et j’ai pu placer Bad Religion dans un article. Tout le monde est gagnant, je vous offre une biè… pardon, un thé pour lequel je n’ai pas besoin de vous enjoindre à la modération.

Soyons un peu sérieux, je sens que vous vous dispersez

Le constat est malheureusement sans appel : si la musique n’est pas un des ressorts du gameplay, aucun jeu de sport réaliste ne sort grandi avec une bande-son de folie. Il est donc assez normal que ce ne soit pas vraiment la priorité des développeurs. Néanmoins, on peut tout de même souligner le fait que dès que l’on peut soi-même modifier la bande-son par le biais de playlists personnalisables, les jeux de sports prennent immédiatement une dimension supérieure. Pourquoi ? Car la musique dite « d’ambiance », non reliée à ce qui se passe réellement à l’écran (comme dans un Resident Evil ou un Assassin’s Creed) n’est pas gérée de la même manière par le cerveau. Celui-ci n’a pas à l’utiliser pour le bon déroulement du jeu, et il ne réagira que si cette musique jouée lui est familière, dans une sorte de réflexe cognitif.

Le principe est assez similaire au fait d’écouter de la musique dans la rue, avec des Airpods à deux-cents balles ou un casque beaucoup trop gros pour sa tête (je sais que vous savez de quoi je parle) : il est évident que l’on modifie son pas selon le type de musique qui passe entre ses oreilles. Plus que cela, on peut même entrer dans une sorte de « bulle de toute-puissance » euphorisante, et la musique va ainsi agir sur notre humeur et peut même nous faire oublier la pluie ou les passages cloutés (mais cela ne marche que très peu avec Henri Dès, j’ai vérifié).

Le système de playlist est donc un excellent moyen pour le joueur de « booster » ses capacités en usant d’un album qu’il aime particulièrement. Son cerveau va lui délivrer de gentilles substances qui vont le faire planer – relativement, hein –, il va bouger au rythme de la musique et être comme « porté » par celle-ci. L’expérience de jeu va donc en être améliorée. Mais rassurez-vous : aucun joueur ne s’amuse à ne pas couper la musique quand il doit tirer un pénalty à la 89’, même si c’est Bowie qui passe. Aucun.

Gérald Mercey