Webradio autoproclamée porte-bonheur, Le Grigri a décidé d’avoir quelque chose entre les oreilles, comme prônaient ces punks de Radio France en 1983. Et de ne pas choisir entre jazz, hip-hop, soul et tradition mondiale. Antoine Bos et Mathieu Durand, deux des pilgrims fathers de la radio se sont passés le bâton de pluieVoici, en version compile, leur anti-playlist.

 

 

— Face A

 

1. Paco Ibañez – Como Tú


 S’il fallait commencer par quelque chose, ce serait ça, le premier concert auquel j’ai assisté (ou en tout cas dont je me souviens). J’ai en mémoire un théâtre de ville bien bourgeois et ses dorures accueillant un anarchiste qui avait fui Franco et qui chantait du Miguel Hernandez ou du Garcia Lorca. À l’époque, ça m’avait subjugué. Et puis ce morceau parce que je l’ai chanté à tue-tête jusqu’à ce que le CD ne soit plus que rayures et parce qu’on peut difficilement faire plus d’actualité avec l’histoire de cette petite pierre qui ne servira pas pour une église, un tribunal mais peut-être à faire une fronde.

 

 

2. Queen – ‘39


” Alors là, c’est ma touche de fantaisie : Queen. J’ai appris l’anglais avec eux, ce qui ne sert pas vraiment. Mais, et surtout, je suis un très gros fan. Je n’ai même pas vomi quand j’ai écouté Adam Lambert rejouer avec une partie de Queen — c’est vous dire comme je suis fan. Après, ce titre est encore une madeleine qui implique d’avoir éreinté la cassette au moins 3.000 fois, un peu de bave et la veste de mon directeur d’école primaire. Je ne lèverai pas le mystère sur cette histoire et vous laisserai à vos fantasmes et déviances personnelles.

 

 

3. Murray Head – Say It Ain’t So Joe 


Ce titre me fout toujours et encore des frissons. Je n’avais aucune idée, jusqu’à ce que je rédige ces lignes, que ça parlait de Nixon, du Watergate mais ça confirme que mes poils se soulèvent lors de bonnes occasions. Morale de l’histoire : (ré)-écoutez ce titre, chantez le refrain à tue-tête et faites confiance à vos poils.

 

 

4. The Drones – Jezebel


” Voilà un genre musical qui m’est complètement étranger. Mais voici une chanson politique qui annonce un futur joyeux  — « What’s best for the West and the greed? Kill’em all? Let’em breed? » — accompagnée d’un clip de 8 minutes d’angoisse et de violence qui vous enfonce un peu plus. En même temps (ça, c’est pour faire plaisir aux LREM qui nous lisent), ce morceau réveille toujours en moi un bout d’espoir, de manière assez incompréhensible. Certainement une manière de tester ma foi. 

 

 

5. Elton John – Rocket Man


Bon, j’ai longuement hésité à le mettre — encore plus parce que ma moitié du Grigri (voir ci-dessous) me l’avait un peu interdit. Mais c’était ça ou Jean-Jacques Goldman et/ou Francis Cabrel pour célébrer ma passion pour la chanson populaire. J’ai donc opté pour Elton qui accompagnait nos voyages familiaux avec ses Best Of. Et en fait, je n’ai compris, vu, entendu et réalisé que bien plus tard que ce mec était bourré de drogues de talent et que des albums comme Honky Château, Goodbye Yellow Brick Road ou encore Elton John étaient des petits chefs-d’œuvres de pop. J’ai mis ce titre mais j’aurais pu mettre Your Song. Si ça peut attirer le chaland à se pencher sur les premiers albums de l’Artiste.

Bon, je viens de relire ces quelques lignes. Il est désormais certain que je serais plus heureux chez Nostalgie qu’au Grigri. Si quelqu’un peut m’aider. 

 

— Face B

 

6. Arvo Pärt – Spiegel im Spiegel 


Le meilleur morceau au monde pour s’endormir car il transformera vos rêves en un film de Gus Van Sant. Fini les songes un peu à la con et les cauchemars un peu à la merde. Ce que j’aime c’est qu’il ressemble à la vie : il est beau mais pas trop, il est long mais pas trop, il se répète beaucoup mais laisse toujours croire que quelque chose de nouveau va arriver. Logique que Gus Van Sant en ait fait l’un des thèmes de Gerry, sans doute l’une de mes plus grosses claques au cinéma. À la fin, j’étais littéralement K.O. Il plonge dans une sorte d’ennui transcendantal magnifique, une langueur flippante, une crainte sourde. Et la musique faussement sereine d’Arvo Pärt y est pour beaucoup.

 

 

7. Jean-Claude Corbel – Olive et Tom 

J’aurais pu prendre Capitaine Flam, Albator ou Les Mystérieuses Cités d’or. Mais il fallait bien choisir et c’est le dessin animé dont je me souviens le mieux. Leur manière d’étirer le suspense à l’infini, les flashbacks incessants pendant les matches, les nuances incroyables du méchant Mark Landers, etc. Bref, c’est plus moderne que bien des séries Netflix actuelles. J’étais persuadé que Bernard Minet chantait ce thème et, grâce à cette anti-playlist, j’apprends que c’est Jean-Claude Corbel, membre du groupe Profil qui représenta la France au Concours Eurovision de la chanson 1980 à La Haye. La classe.

 

 

8. Danny Elfman – Batman Returns OST


On avait la K7, avec mon frère, et je pense qu’on a dû l’écouter un millier de fois, à l’aise. Je me rappelle, on demandait tout le temps, dans la voiture, à nos parents de la mettre, notamment pour les longs voyages estivaux. Ils n’en pouvaient plus. À l’époque, on ne savait pas que c’était Tim Burton, Danny Elfman, Danny DeVito et tout ça. On s’en foutait même, on trouvait ça juste extrêmement cool, stylé, flippant. Et en plus ça donnait aux trajets en voiture un côté épique. Testez une autoroute monotone et grise avec du Batman Returns, d’un seul coup, ça devient Gotham City et c’est quand même bien plus contrasté.

 

9. Pearl Jam – Corduroy


Si l’ado que j’étais me voyait choisir Pearl Jam au lieu de Nirvana, il me tuerait. Mais comme on est dans l’exercice d’une antiplaylist, il faut être franc : j’étais fier d’aimer Nirvana alors que j’avais honte d’aimer Pearl Jam. 1/ Parce que le gourou Kurt Cobain se foutait toujours de la gueule de ce pauvre Eddie Vedder. 2/ Parce qu’il y avait un côté plus propre, plus émotion, plus boy-scout que dans Nirvana, c’était donc beaucoup moins cool CQFD. Alors que Vitalogy, je l’ai autant écouté que In Utero. Et j’ai fait, une fois, un aller-retour de vingt bornes à pied avec mon frère juste pour acheter le disque de Pearl Jam avec Neil Young. En fait, je suis un putain de traître à Kurt Cobain. Qu’il me pardonne.

 

10. France Gall – Musique


Parce que c’est le générique de la Star Academy et que je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment, mais on passait des samedis soirs avec des potes à mater ça, avec des bières. Parce que mes parents m’ont toujours dit que j’adorais France Gall quand j’étais petit. Parce que longtemps Michel Berger et France Gall ont représenté tout ce que je détestais dans la variété française. Et que maintenant, je m’en fous de ce qu’ils représentent, j’aime bien les écouter en vacances, avec les fenêtres ouvertes, et l’impression « qu’on est trop rien pour se déchirer ». 

 

— propos recueillis par Badneighbour